Dans le journal de la commune du mois d'avril, j'ai lu un article écrit par une personne du groupe UMP, sur la violence à l'école.
Cette lecture m'a mise en colère, il y avait une adresse mail, j'ai donc décidé de répondre :
Dans le journal de la commune du mois d'avril, j'ai lu un article écrit par une personne du groupe UMP, sur la violence à l'école.
Cette lecture m'a mise en colère, il y avait une adresse mail, j'ai donc décidé de répondre :
Clis (Classe d’Inclusion Scolaire -quelle horreur !-), difficilement explicable aux élèves de cette classe ce que veut dire ce sigle.
Ces enfants ont des problèmes cognitifs et/ou comportementaux qui les empêchent d’être en scolarité ordinaire sont au nombre de 12 dans la classe avec deux adules (l’institutrice/teur et une/un Emploi Vie Scolaire).
Pour ma part et pour cette année, je suis avec un instituteur. J’ai la chance d’être à ma 4ème année de Clis et je sais que, à l’heure actuelle des volontés, j’y suis plus restée que je n’y resterai.
Je vais donc vous raconter une demi journée d’école parmi tant d’autres, l’après midi ressemblant à la matinée en grande partie faite de travail, de jeux ou autres activités comme faire des gâteaux par exemple. Elles sont toutes différentes mais arrivée à 16h30 on en sort toujours fatigué et plus riche que le matin.
Arrivée le matin, s’installer dans la salle des maîtres, partager le café, échanger les informations du jour, celles des dernières réunions, voilà commence ma journée d’école.
Puis c’est l’heure, ça sonne, direction la cour, rassemblement des élèves avec le maître. Déjà du premier regard on sent pour chaque élève l’humeur, si le week end a été bon ou pas, si la soirée c’est bien passée ou pas idem pour le matin. On se regarde avec l’instit’ l’œil complice on se sourit et déjà on se soutient car on sait que pour certains ça va être difficile cette journée.
Avec plus ou moins de rapidité tout le monde se met en rang, on peut rejoindre la classe avec souvent un arrêt ou deux dans les escaliers pour calmer les premiers énervements. On arrive devant la classe, on met les affaires aux porte-manteaux, on se range, on entre dans la classe, chacun s’installe. Je profite souvent de ce moment pour tenir le maître au courant de ce que les mamans on pu me donner comme informations à la grille de l’école.
Je vais régulièrement discuter avec elles, échanger quelques paroles souvent réconfortantes car ces familles sont dans le besoin autant que leurs enfants, quand c’est possible, certains matins, elles sont fermées, je n’insiste pas. Je prends plaisir à le faire, j’écoute leurs doutes, leurs interrogations, je rassure, aussi je récupère souvent des informations essentielles qui vont nous aider à mieux comprendre les enfants durant cette journée de classe. Personne ne me demande de le faire mais j’aime ces moments de partage informels et pour lesquels je me suis rendu compte combien ils étaient importants et qui de toute façon ne se feront jamais avec un représentant de l’institution ; je suis Françoise, EVS, je suis le lien entre ces parents en difficultés et l’éducation nationale telle qu’ils se la représente, je ne suis pas le Directeur d’école, je ne suis pas le maître et pour ces parents, souvent les mamans, c’est beaucoup plus faciles de confier des choses parfois intimes de leurs vies à quelqu’un de connu, sans être jugées et en qui la confiance est installée.
Les informations sont bien sûr transmises à l’instituteur, à la Directrice qui jugera de leur importance et seront transmises à l’Inspection et aux différents partenaires sociaux qui suivent l’élève si besoin est.
Il faut savoir que, à leur arrivée, certains enfants refusent le contact physique ce qui les mets en grande difficulté pendant les récréations et occasionnent des conflits qui se règlent le plus souvent par des coups donnés et reçus. Je leur parle beaucoup, s’approcher par petites touches, faire comprendre que poser une main sur un avant bras n’est pas une agression mais peut être un geste d’apaisement, redonner confiance. Tout cela met du temps on le sait, je fais comme si j’avais tout ce temps, puis un jour c’est gagné, et l’on progresse par petites touches, d’un chaton qui en septembre avait toutes ses griffes dehors, prêt à bondir, un élève apparaît et qui peut commencer les apprentissages.
La classe peut commencer. Le travail scolaire stricto sensu appartient au maître. Suivant ce qu’il a préparé, toute la classe travaille en même temps mais la plupart du temps le travail se fait par petits groupes ou en individuels afin de respecter les niveaux de chacun qui sont tous différents. Pendant ce temps de travail avec eux j’observe, beaucoup, j’évite les bavardages, je recentre sur le travail, un petit mot d’encouragement pour chacun, je préviens quand un élève n’a pas compris, les enfants sentent la présence, à la fois inquiets et rassurés, le temps de la récréation approche et pour certains il faut redoubler de vigilance, quelques mots fusent, des gestes impulsifs, les provocations commencent, il faut désamorcer au plus vite pour que le temps de récréation se passe bien. Puis c’est l’heure, tout le monde part en récréation.
Je reste parfois pour les observer dans le préau, en me faisant voir ou pas, suivant comment je sens les tensions en eux. Le fait de me voir les fait passer à autre chose mais ils gardent malgré tout la colère et les frustrations. Petite victoire dans ce cas là, pas de coups, sûrement des grossièretés qu’il faudra recadré arrivé en classe car ils seront tous de mauvaise humeur car ce qui n’a pas été réglé sera remonté dans la classe. Ils ne peuvent pas s’en débarrasser comme ça. Incapables de gérer leurs colères et leurs frustrations, nous sommes avec le maître leur seul garde-fou contre eux même et le reste de l’école.
On remonte la deuxième partie de la matinée commence. Moins scolaire celle là, difficile après une récréation mouvementée et leur concentration du début de matinée. Ils tentent bien de nous dire qu’ils sont tous victimes, mais j’ai vu en grande partie ce qui s’est passé, donc explication des comportements de chacun, on recadre, on les remet dans le contexte de la classe, on réexplique les situations. Il faut dire que ces enfants sont en échec scolaire depuis, pour certains la maternelle, qu’ils ont senti très tôt le rejet, l’incompréhension, l’impossibilité de les accepter en milieu ordinaire. Ils arrivent en Clis avec leur bagage de difficultés familiales, sociales et scolaires. Les adultes de l’école sont devenus des ennemis. Les parents aussi sont meurtris, les situations sont douloureuses pour tout le monde. Aussi comment faire comprendre à ces enfants qui sont nourris par la télé d’émissions basées sur l’humiliation, le mépris et le rejet des autres, programmes télé dont ils raffolent, qu’ils regardent seuls sans explications aucune et qu’ils prennent pour la vraie vie ? Télé regardée trop tard, ils ont tous un manque de sommeil évident, les films qu’ils regardent ne sont pas du tout de leur âge, et le summum de la bêtise le catch, une horreur, ces gamins se baladent tous avec des cartes dans les poches, ils se sentent forts comme leurs « héros » et nos belles paroles semblent bien souvent tombées dans un gouffre sans fin. Tant pis on recommence chaque fois que nécessaire. Nous répétons inlassablement que la télé et la vie sont deux choses différentes, on doute d’y arriver, cela fait partie du jeu.
Heureusement dans tout ça les moments de complicités sont là aussi. Les petits échanges informels où des petits bouts de vie sont échangés. La petite phrase, Françoise je peux te parler ? Un œil interrogateur au maître et l’on s’isole avec l’élève. Entre l’envie de parler et y arriver il y a un monde, les accompagner, les rassurer beaucoup pour que le premier mot sorte qui aideront les autres à en faire autant. Des choses qu’on ne peut pas dire au Maître, ni à la Directrice, ni à maman mais avec Françoise tout est plus simple, on la connaît, elle nous connait…. Les enfants parlent de tout, leurs petits chagrins, leurs petites joies, les doutes, des choses anodines, d’autres plus graves, c’est dit avec leurs mots, sans complexes, sans peur, dans une confiance absolue. L’adulte n’est plus une image négative, l’école non plus. Les repères reprennent leur place. C’est un vrai pas en avant. Ces discutions seront rapportées au maître mais pour les sujets plus lourds je leur dit que je dois en informer le Maître et la Directrice et j’ai toujours leur accord car ils sont venus vers moi pour ça, parce que je suis leur intermédiaire rassurant.
Les dossiers de certains élèves sont lourds, situations familiales compliquées, suivi par les différents organismes sociaux et/ou judiciaires. Tout ceci semble aller tellement lentement, nous qui avons les enfants au quotidien dans la classe, les voir si angoissés, chaque institution fait un boulot formidable pour ces enfants mais pour certains ce n’est pas assez rapide ; en classe nous sommes aux premières loges pour constater leurs souffrances et parfois hélas une dégradation des situations sans que des mesures rapides puissent être prises pour eux.
Dire que chaque année je me dis pourvu que l’année prochaine je sois encore là, pourvu qu’on me renouvelle ce contrat stupide qui est une humiliation mais qui me permet néanmoins de faire une activité que j’adore, malgré la dureté du sujet. Difficile de faire comprendre à un entourage non initié à quel point je me sens comme un poisson dans l’eau dans cette classe, confrontée à ces gamins en souffrance mais qui sont d’une richesse incroyable pour qui sait et veut le voir. J’essaie de ne pas trop y penser en classe mais c’est là quand même insidieux, dévastateur, pervers, sachant qu’après la classe je serai incasable dans une autre structure. Ca me fait peur. On ne doit pas être pléthore à coller si parfaitement au poste, à convenir aux enseignants, aux Directions, à l’Inspection ? Pourquoi ne pas nous entériner dans cette fonction ? Mon acquis, mon expérience, ce que je suis, fait de moi un élément essentiel, je suis quelqu’un d’autre dans cette classe, quelqu’un d’aussi important qu’un enseignant ou qu’un Directeur, j’ai mon rôle à jouer et je le joue pleinement, être le second efficace, d'une maîtresse ou d'un maître, savoir sentir, désamorcer les conflits naissants, savoir rester dans l'ombre, avoir cette humilité, être là aussi bien pour l’autre adulte que pour les enfants. Un jour le Pôle Emploi dira c’est fini. Pourquoi nous enlever ça ? L’EVS entre totalement dans le projet d’insertion des enfants handicapés à l’école. Dans les écoles élémentaires, les classes pour l'inclusion scolaire (CLIS) accueillent des enfants présentant un handicap mental, auditif, visuel ou moteur et pouvant tirer profit d'une intégration en milieu scolaire ordinaire. Etre deux dans cette classe n’est pas un luxe, car se greffent aux problèmes cognitifs souvent des problèmes de comportements. Si l’un des deux adultes n’est pas assez fort pour contenir ces énergies c’est toute une école qui se trouve en difficulté, plus tard le collège et le lycée si les enfants y arrivent bref la société.
Mon acquis et mes compétences d'EVS ne serviront plus à rien, quelqu'un d'autre prendra le relai, et tout sera à reconstruire avec l'école, les parents, les enfants, l'inspection, la confiance ne vient pas comme ça..... Sans parler qu'il faut être fait pour être dans une classe. Ces qualités parmi tant d'autres ne sont pas données à tout le monde, je fais partie intégrante de cette sécurité que nous revendiquons tous.
Le vide, c’est la sensation que j’ai, qui m’obsède et qui me mine quand je pense à la fin de cette expérience. Ce n’est pas possible que ça s’arrête, jamais je ne serais autant à ma place dans un travail. J’ai peur de la suite ou plutôt du rien qui s’annonce après mais comment faire ? Pourquoi des organismes comme Handiscol ne peuvent pas être en mesure de placer des EVS co (collectif dans une classe et à plein temps auprès de 12 élèves en Clis) ? Alors que ce même organisme place des EVS I (individuel auprès d’un seul enfant dans une classe) auprès d’élèves pouvant en bénéficier ?
La chute va être brutale, tout paraîtra fade. Comment chercher un travail après? Lequel d’abord ? Quoi faire après ? Je prépare une Validation des Acquis de l’Expérience, mais l’angoisse me freine et souvent m’empêche d’avancer dans ma démarche intellectuelle, m’empêche de réfléchir et de poser mes idées correctement. Malgré tout je suis en train de le faire et j’espère que la demande de validation aura toute la cohérence nécessaire pour que ce soit valider au bout du compte. Seule à la maison je suis envahie par le doute, j’ai peur.
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